De Miranda Priestly à Eniola Salami, la fiction dessine depuis longtemps le visage des femmes riches et puissantes. Longtemps froide, solitaire ou exceptionnelle, cette figure change de lumière. Et avec elle, l’image que nous nous faisons de notre propre ambition.

Le mot « pouvoir » est d’abord un verbe. Avant de désigner un bureau d’angle, un empire ou un trône, il signifie simplement : être capable de. La fiction, elle, en a longtemps fait un costume. Un costume taillé serré, souvent porté dans la solitude.
Le cinéma, les séries et les romans façonnent notre imaginaire bien plus que nous le pensons. Ils nous disent à quoi ressemble une femme ambitieuse, ce que coûte la réussite, ce que devient l’amour quand l’argent entre en scène. Regarder ces images de près, c’est comprendre une partie de nos propres hésitations. C’est aussi voir ce qui est en train de changer.
Le premier est celui de la reine de glace. Miranda Priestly, dans Le Diable s’habille en Prada (2006), en est l’icône : exigeante, brillante, redoutée, et seule le soir venu. Deux décennies plus tôt, Katharine Parker, la patronne de Working Girl (1988), tenait déjà ce rôle : la femme en place, que l’héroïne finit par dépasser.
Le deuxième est celui de la stratège. De la marquise de Merteuil, dans Les Liaisons dangereuses (1782), à Alexis Carrington dans Dynastie, l’intelligence d’une femme devient une arme, et son ambition une menace. Le public l’adore et la redoute, souvent dans le même mouvement.
Le troisième est celui de l’exception qui paie le prix. Scarlett O’Hara, dans Autant en emporte le vent, sauve son domaine en faisant tourner des scieries. Autour d’elle, la bonne société la juge, et l’histoire se referme sur une femme seule.
Trois costumes, une même consigne implicite : pour une femme, le pouvoir s’obtient au prix de la douceur, de l’amour ou de la tranquillité.
Ces récits pèsent sur la réalité. Plan International et le Geena Davis Institute ont analysé les films les plus vus de 2018 dans vingt pays. Les personnages masculins y apparaissent en position de leader dans 42 % des cas, les personnages féminins dans 27 %. Les femmes dirigeantes y portent aussi quatre fois plus souvent des tenues suggestives que leurs homologues masculins : 30 % contre 7 %.
Le message de l’étude tient en une phrase : pour le devenir, il faut pouvoir le voir. Quand la réussite féminine est associée au froid, à la ruse ou à la solitude, elle devient un horizon que l’on regarde de loin. Une femme peut alors ralentir devant une décision d’envergure, simplement parce qu’elle croit déjà connaître la suite de l’histoire.

Depuis une quinzaine d’années, les costumes s’assouplissent. Olivia Pope, dans Scandal (2012), règne sur Washington par la compétence et le réseau. Elle est une femme noire au centre du pouvoir, et sa vie intime reste aussi riche que complexe.
Shiv Roy, dans Succession, assume une ambition que l’on réservait jadis aux fils. La série la montre désirante, calculatrice, vulnérable, et entièrement dans la course à la première place.
Madam C.J. Walker, dans la série Self Made (2020), incarne une richesse bâtie de ses mains, et partagée : son entreprise de soins capillaires fait travailler des milliers de femmes comme agentes commerciales. La richesse y devient un cercle vertueux.
Et Miranda elle-même a changé. Dans Le Diable s’habille en Prada 2, sorti en 2026 et devenu l’un des plus grands succès de l’année avec plus de 680 millions de dollars de recettes, elle défend son magazine avec Andy à ses côtés. Vingt ans plus tard, le pouvoir se partage.
Le cinéma africain ouvre aussi cette voie, avec ses propres codes. Dans Lionheart (2018), réalisé et interprété par Genevieve Nnaji, Adaeze reprend l’entreprise de transport familiale quand son père tombe malade. Le film parle de transmission, de légitimité et de l’élégance de celle qui tient la barre. Il est le premier film nigérian acquis par Netflix.
King of Boys (2018), de Kemi Adetiba, va plus loin. Eniola Salami, incarnée par Sola Sobowale, est femme d’affaires, philanthrope et animée d’ambitions politiques. Son pouvoir est entier, parfois sombre, toujours fascinant. Le public nigérian en a fait l’un des grands succès de l’année, et l’histoire s’est prolongée en série sur Netflix en 2021.
Point commun de ces deux héroïnes : elles sont écrites et filmées par des femmes. Celles qui tiennent la caméra dessinent un pouvoir féminin plus nuancé, et plus proche de nous.
Ce nouvel imaginaire tient en quelques traits. La richesse féminine s’y construit et s’y transmet. Le pouvoir s’y exerce avec d’autres. La féminité y reste entière, du tailleur à la tendresse.
C’est souvent là que tout se joue pour nous aussi. Les histoires que nous regardons deviennent des repères, puis des décisions : une levée de fonds, un siège au conseil, une transmission.
Et la bonne nouvelle, c’est que cet imaginaire se choisit. Nous choisissons les récits que nous regardons, ceux que nous offrons à nos filles, ceux que nous écrivons. L’ambition devient collective quand chaque femme qui ose donne à une autre la permission d’oser à son tour.
Le pouvoir est un verbe. Il se conjugue désormais au pluriel.