Le précédent est un nouveau format du Journal : une femme, une décision, racontée par la clause plutôt que par la gloire. Le premier est signé Gabrielle Chanel. À soixante-et-onze ans, elle rouvre sa maison et négocie l’accord qui protégera son nom, sa création et sa vie jusqu’au bout.
En 1924, Gabrielle Chanel confie ses parfums à des industriels, les frères Wertheimer, qui savent produire et distribuer à l’échelle du monde. Elle garde une part minoritaire de la société des parfums. Le succès du numéro cinq dépasse tout ce que l’accord avait prévu. La part de celle qui porte le nom paraît vite modeste au regard de ce que le nom rapporte.
Pendant ce temps, la maison de couture, elle, lui appartient en propre. Elle l’a créée, financée, portée, et elle la ferme en 1939, à la veille de la guerre, en gardant le nom.
Suivent vingt ans de contentieux, d’avocats, de tentatives de reprise. La protection existe, contractuelle, solide. Elle a été écrite par d’autres, pour un succès d’une autre taille, et elle protège tout le monde, sauf la direction de celle qui a créé.
En 1954, la maison de couture est fermée depuis la guerre. Gabrielle Chanel a soixante-et-onze ans. Elle décide de rouvrir, et elle a besoin de capital. Elle se tourne vers ceux-là mêmes avec qui elle s’est battue pendant deux décennies, et elle négocie un accord d’une nature nouvelle.
L’accord tient en trois clauses, telles que les biographes les rapportent. Ses dépenses, personnelles et professionnelles, sont prises en charge sa vie durant. Elle reçoit une part sur les ventes de ce qui porte son nom. Et elle garde la direction de la création : ce que la maison montre, c’est elle qui le décide. En échange, la propriété de la maison passe aux financeurs.
Elle cède la propriété. Elle protège la direction, le nom et la vie. C’est un choix, et il est écrit.
Dix-sept années de création, jusqu’en 1971, l’esprit libre de tout budget et de tout conseil d’administration. Le tailleur, le sac matelassé, la petite robe noire réinventée : la seconde carrière de Chanel, celle que l’on retient, est née de cet accord. La maison, elle, a traversé le siècle sous le même nom, avec la même direction créative comme boussole.
Le précédent dit une chose simple. Une protection écrite par soi peut inclure la cession d’une propriété. À une condition : qu’elle garantisse ce qui compte, la direction, le nom, la liberté de créer, le train de vie choisi. Protéger, c’est décider ce que l’on garde, et l’écrire.
Ce que l’on tient à protéger se dit en trois mots, et il vaut mieux les choisir soi-même. Pour Chanel : la création, le nom, la vie.
Ces trois mots ont une vertu : ils rendent la négociation lisible. Tout ce qui les sert est acceptable, la cession de la propriété comprise. Tout ce qui les menace se refuse, quel que soit le montant proposé en face. Une consigne écrite par soi simplifie considérablement les rendez-vous.
Une décision écrite en son nom vaut plus qu’un abri reçu.
Parce qu’il répond au récit de la femme mise à l’abri, décrypté cette semaine. Chanel a connu la protection déléguée, pendant vingt ans. Puis elle a écrit la sienne, à un âge où le récit ordinaire la voulait retirée.
Chaque mois, ce journal racontera une femme et une décision. La rubrique changera de place selon le sujet. La structure restera la même : la situation, la décision, ce qu’elle a rendu possible, la phrase à retenir.